Pierre Delion : Pour que ça continue : la fonction phorique

lundi 25 octobre 2010, publié par Michel Balat


Colloque AMPI 8 et 9 Octobre 2010 Ça continue… Pour que ça continue : la fonction phorique Pierre Delion

La psychiatrie va mal, la pédopsychiatrie va mal, la psychologie va mal, la psychothérapie risque d’aller mal avec le décret qui en réglemente les modes d’exercice, et la psychanalyse a encore une fois failli aller mal avec les attaques du bas normand dont on ne doit pas prononcer le nom. Mais surtout les patients vont mal. Je ne m’arrêterai pas sur ce diagnostic actuel, car il pourrait nous amener à des simplifications abusives et surtout contre-productives. En fait c’est probablement la société dans son ensemble qui ne va pas très bien, au-delà ou en deçà de la crise qui a bon dos. Et il me semble que lorsque Bernard Golse, dans son éditorial du dernier Carnet/Psy nous fait part de son analyse de ce qui se passe aujourd’hui, il redit avec force une des thèses qu’il défend depuis longtemps : les personnes au pouvoir dans notre société contemporaine n’aiment pas la pensée. Et c’est bien ce qui m’inquiète le plus, ce refus affiché de la nécessité de penser. Un autre éditorial, signalé par notre ami de « Pas de zéro de conduite » Pierre Suesser, celui de la revue Prescrire, vient en rajouter à ces tristes considérations, en montrant ce qui est en jeu dans la préparation du prochain DSM V. Tout bonnement affligeant. Une pathologisation de la société sous l’influence intéressée des laboratoires pharmaceutiques qui, de plus, veulent nous faire accroire qu’il s’agit de science. Une fois de plus, Rabelais avait raison : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Mais pourquoi commencer par de tels propos, puisque, ici, ensemble, nous tentons de continuer à penser en termes psychopathologiques et institutionnels, et que le sujet du jour va nous y aider. Eh bien parce que je suis convaincu, sans doute con et vaincu, que cette attaque généralisée des pensées plurielles et polyphoniques par les dominants actuels a des effets sur les bébés, les enfants, les ados et sur leurs parents, en déconstruisant leur propre pensée de la parentalité, et sur les adultes, patients et soignants, en fragilisant du même coup tous les mécanismes qui concourent de près ou de loin à l’identité de chacun des sujets humains. Le lamentable spectacle des extrémismes qui s’emparent de nos sociétés contemporaines coïncide me semble t-il avec une fragilité de l’identité de ceux qui en sont les messagers. Lapider, exciser, fatwer, bomber, attenter, reconduire à la frontière, sont autant de mécanismes qui tendent vers une identité statistique : voilà ce que vous devez être ou ne pas être, identiques ou étrangers et ennemis. Nos réflexions anthropopsychopathologiques nous conduisent au contraire à penser que dans le processus de construction de l’enfant, en fonction de son génome, de son environnement, de son histoire et de celle du groupe auquel il appartient, une identité se construit faisant de lui un sujet à nul autre pareil. Et dans sa construction, le passage obligé par l’angoisse de l’étranger est là pour nous rappeler à quel point les processus d’identification ne peuvent se passer de l’étrangeté pour sortir l’enfant de la tentation du même, voire des risques de l’endogamie. Bien sûr, il peut arriver qu’une souffrance psychique résulte de cette identité singulière, et avec ce sujet, il faudra déployer tout un art de la rencontre, ce qu’on peut appeler aussi une phénoménologie du transfert, pour l’aider à faire-avec son identité authentique. Ce travail psychothérapique porte sur le monde interne. Or ce monde interne se créé par représentation des expériences que le petit d’homme fait depuis qu’il existe. Et pour ce faire, vous proposez qu’il faut que « ça continue ». Et je suis en accord profond avec cette proposition. Pour au moins deux raisons. Tout d’abord, j’étais à Barcelone quand Oury a téléphoné la dernière fois à Tosquelles, et que de ses dernières heures, il nous a dit la fameuse phrase qui restera dans mes oreilles : « ces trucs-là (parlant de la psychothérapie institutionnelle), il faut que ça continue ». J’associe, comme il savait si bien le faire avec le ça freudien. Le « ça » en question, pour qu’il puisse être pris au sérieux dans son rapport avec le moi et le surmoi, et la relation de transfert que Freud a réinventé à partir de la deuxième topique, et toute la psychopathologie qui en a résulté, et in fine, pour que « ça continue », la réflexion et la pratique institutionnelle doivent faire l’objet de grandes précautions épistémologiques et éthiques sur lesquelles il s’agit de ne pas céder. Mais le « ça continue » pose également la question de la continuité, telle qu’elle a été définie par les pères fondateurs de la doctrine de secteur, lorsqu’il s’est agi de trouver un dispositif propice à permettre le déploiement de la relation transférentielle. Et je ne maque jamais une occasion de rappeler que la psychothérapie institutionnelle est la méthode de navigation sur l’océan de la folie quand la psychiatrie de secteur en est la condition de possibilité organisationnelle. A mes yeux, la fonction phorique est un des piliers de la sagesse psychiatrique et psychopathologique sur laquelle je souhaitais revenir.

En tout état de cause, je crois qu’au-delà des parents qui semblent fragilisés dans la fondation du monde de leurs enfants, des patients quels que soit leur âge, les soignants, aussi bien à titre individuel qu’en équipe, sont également touchés par ce processus qui conduit au burn out un trop grand nombre d’entre eux. Et ce n’est pas avec des remises en ordre sécuritaires de type père-fouettard qu’une solution sera trouvée. Bien au contraire, en remettant en marche les appareils à penser les pensées (Bion), en appui sur un bon objet d’arrière plan, exerçant une fonction phorique « good enough ».

Mais d’où vient donc ce « binz » de la fonction phorique ? Je vois deux sources principales d’inspiration : Winnicott et Tournier.

(…)

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