Logique du vague et psychanalyse

dimanche 9 mai 2010, publié par Michel Balat


Logique du vague et psychanalyse

Vague et dénégation

Considérons la proposition suivante : ’Il fait chaud à Suez’. En elle même cette proposition a un caractère indiciaire prévalent, c’est-à-dire que cette proposition, assertée, attirera l’attention du locutaire sur les conditions mêmes de son assertion. Par ailleurs, nous avons à nous prononcer sur sa valeur de vérité : cette proposition, assertée, est vraie ou fausse. Mais il s’agit d’un genre de proposition qui révèle de manière particulièrement crue la nature de l’objet de la proposition comme étroitement lié aux conditions de l’énonciation, ainsi que la nature même de la proposition qui doit pouvoir être déclarée vraie ou fausse. Car de cette proposition, comme telle, indépendamment de ses assertions possibles, on ne peut dire s’il est faux qu’elle soit vraie ou fausse. Elle est donc vague. L’expérience ou le signe qui permettra de compléter la détermination est en germe dans l’assertion de la proposition .

Précisions alors maintenant les conditions de cette assertion. La BBC envoie par ondes hertziennes une réplique de cette proposition dans l’après-midi du 5 juin 1944. Reçue sur un matériel ad hoc, elle est ainsi entendue par une somme de ’locutaires’ indéfinie - et pourtant déterminée. Nous allons maintenant classer ces ’locutaires’ en quatre classes : 1- ceux qui sont naïfs, les ’premiers degrés’, qui prennent ceci pour une information sur l’état du temps à Suez, 2- ceux qui, écoutant souvent Radio-Londres, savent qu’il s’agit d’un message codé, les ’seconds degrés’, sans pour cela disposer du code, mais n’ont aucun indice de l’importance de cette assertion, 3- ceux qui tentent de décoder le message parce qu’ils savent que la période est importante - par exemple les services secrets de l’armée allemande, 4- ceux qui attendaient ce message pour entrer en action, et qui en connaissent le code. Dans les quatre cas la proposition conserve son caractère compulsif : toute proposition exige - à plus ou moins long terme - qu’on se prononce sur sa vérité ou sa fausseté. Seuls ceux de la deuxième classe la laissent en attente indéfinie dans la mesure où ils se savent incapables de la décoder. Pourtant, ils ont une opinion certaine sur la fausseté ou la vérité de la proposition : ils savent qu’elle est fausse eu égard à son objet immédiat. Cela seul montrerait l’importance de la distinction objet immédiat/objet dynamique en sémiotique . L’objet immédiat de la proposition est ici, bien entendu, l’idée du temps à Suez, affectée du prédicat ’chaud’.

(…)

Article écrit en 1988

titre documents joints


Dans la même rubrique
SPIP 3.0.17 [21515] | XHTML 1.0 | CSS 2.0 | RSS 2.0 | Espace privé
Visiteurs Jour: 150 (726291)