Dialogue entre Marie Allione et Cosimo Santese

lundi 8 juin 2015, publié par Michel Balat


A Propos des extraits du film de Bernard Richard : Les enfants de la Rose Verte

Qu’en est-il de l’atmosphère institutionnelle ?

Dialogue entre Marie Allione et Cosimo Santese

Marie Allione

Depuis que je fréquente ces lieux de soins, les hôpitaux de jour, j’ai retenu deux choses. La première est que le
mode d’existence au monde des enfants autistes et des enfants psychotiques rend nécessaire cette question de
l’institution, car leur prise en charge doit être diversifiée et intégrative. Leur vécu est clivé ou morcelé et ce qui
caractérise leur façon d’être, c’est leur tendance à tout confondre pour faire en sorte que tout soit pareil, ou à tout
cliver ou morceler. Et ils utilisent des mécanismes de défense, si bien décrit par Wilfred Bion et Mélanie Klein : l’attaque
envieuse qui défait nos capacités de penser et notre plaisir à inventer et l’identification projective qui nous fait éprouver
pour notre propre compte leurs affects insupportables mais aussi l’identification adhésive qui isole le soignant.

C’est ensuite que les sentiments éprouvés par les soignants sont complexes et fonctionnent en miroir de
l’enfant. Ce peut-être un sentiment d’intrusion, un sentiment de vidange, un sentiment d’incompétence, d’inanité et
parfois un vertige, un malaise, du non sens.
A partir de là, comment faire en sorte pour que le dispositif institutionnel puisse permettre aux soignants de
penser le soin et de rester vivants et créatifs ? Comment faire pour que les soignants laissent la place à l’émergence de
ces choses archaïques et à la vérité que l’enfant porte en lui ? Il faut sans doute cultiver une certaine ambiance et
l’atmosphère institutionnelle aurait pour fonction essentielle de favoriser l’activité de penser. Si vous le permettez, voilà
une histoire comme réponse possible à cette question. Elle illustre un style de travail institutionnel et met en lumière
l’importance du travail de régulation.
C’est un tout petit garçon autiste pour lequel un diagnostic de surdité est en suspens. Ce qui nous complique
drôlement la tâche. Pour nous, le retrait du monde qui l’entoure nous paraît très actif. Marin va à la crèche et puis il vient
à l’hôpital de jour pour ses soins. Sa soignante est notre orthophoniste et elle prendra le parti d’être avec Marin, sans ses
habituels outils de spécialiste. Elle est là auprès de lui, elle se ballade avec lui, elle l’emmène dans les jardins publics, elle
fait les magasins, elle joue, elle le suit ; et lorsque nous les croisons dans les couloirs, nous les voyons faire des acrobaties.
Claire le porte, elle fait des porters comme les danseurs portent leur partenaire. Il y a du corps qui s’élance et qui
tourne. On pourrait les voir danser. C’est Marin qui a transformé Claire en danseuse, et elle s’est laissé traverser par cela.

Pour autant, c’est elle qui le porte et lui sert de centre de gravité.

Cosimo Santese

C’est vrai, je me souviens de cette histoire, et ce que tu viens de dire sur la place qu’occupe le centre de gravité pour
ces deux-là est passionnant et très éclairant pour conceptualiser le type de travail clinique que nous faisons et une
certaine forme d’institution dans laquelle ce travail est possible. Ton histoire me rappelle quelque chose que racontait
Jean Oury dans son livre de dialogue avec Patrick Faugeras. Jean Oury rapporte une nouvelle écrite en 1811 par Heinrich
Von Kleist et qui s’intitule Sur le théâtre de marionnettes. Il y raconte l’admiration que portait le danseur étoile de la ville
au spectacle des marionnettes auquel il se rendait à chaque représentation. Un jour que le montreur de marionnette lui
demandait les raisons de cette admiration le danseur répondit tristement qu’il ne pourrait jamais atteindre la perfection
des mouvements que lui, le montreur, réussissait à donner à la marionnette en tenant dans sa main le noeud de tous les
fils avec lequel il la faisait danser. On appelle ce noeud « l’âme » de la marionnette ou le « centre de gravité ». Jamais,
disait le danseur, il ne pourrait atteindre cette virtuosité car il avait, lui, son centre de gravité à l’intérieur de son corps. Il y
avait chez ce danseur comme le regret de manquer d’un autre entre les mains duquel il aurait senti comme une sécurité
de base, l’assurant de pouvoir aller jusqu’au bout de sa créativité en se jouant, le temps qu’il faut, de la pesanteur.

Comme Marin avec Claire, porté sans être aliéné. (…)

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