Jean Oury, Séminaire de La Borde du 21 avril 1990

vendredi 25 août 2017, publié par Michel Balat

Il m’a été demandé de faire un papier, une sorte de témoignage ou qui sait quoi sur Jean Oury. Ce dont je peux témoigner, c’est qu’il manque, pour ses créations, comme celle qui suit, cette séance du 21 avril 1990 à La Borde.

Michel Balat


Je voyais un homme tout à l’heure, en consultation, "bloqué" depuis des années. Il était venu il y a un an. Il était resté une journée ici, mais était vite reparti ; ça lui avait fait peur. Moi-même, je lui avais fait peur ! Pour lui, j’étais "une tête pensante", tandis que lui se figurait n’avoir pas de "tête" du tout, que rien ne s’inscrivait. Un fond ni mélancolique, ni vraiment dépressif, mais plein d’arrière-mondes qu’il ne pouvait pas dire. Il voulait que je lui affirme qu’il était détérioré, à force d’avoir bu. Il disait que son père aussi avait été un soulot, un "pauvre type".

Je feuilletais une revue ces jours-ci - il en arrive des paquets chaque jour ! - "Ca y est, on a trouvé dans le chromosome machin deux gènes... L’alcoolisme est héréditaire, etc.". Ca peut justifier qu’il n’est pas nécessaire d’avoir de position "morale" avec les alcooliques : c’est héréditaire. Quand même ! Dans un sens, c’est vrai, il ne faut pas avoir de position "morale", car ça augmente la culpabilité et ça devient horrible. Mais que ce soit justifié par le fait que le chromo¬some s’est tordu et que ça se transmet depuis Vercingétorix ! Non ! Remarquez que Vercingétorix devait boire de l’hydromel.

Alors, ce type-là, il a pu me dire, au bout d’un certain temps, d’un quart d’heure (je suis pressé, tout le temps), des trucs qui n’avaient pas pu émerger, mais qui n’étaient pas vraiment "refoulés"... Il les avait là, sur la patate. On peut dire qu’il n’avait pas d’inconscient ; il avait une patate, qui commençait à pourrir. En venant, il a fait la gueule à sa femme dans la voiture et lui a dit : "Tu ne rentreras pas au bureau, ce coup-ci !". Il avait pris cette décision héroïque. Comme il est quand même un peu primitif d’allure, je me suis demandé : "Pourquoi lui a t’il dit ça ? Pauvre bonne femme !". Mais il avait raison. Après, il s’est détendu. Au bout de vingt minutes, il m’a dit : "eh bien, je me sens mieux d’avoir dit tout ça". Il faut dire que lui, comme "paroxysmal", il s’y entend. On pourrait dire "hy+", mais pas toujours ; ses passages à l’acte peuvent être extérieurs ou intérieurs ; mais toujours limite, dangereux. Puis il m’a dit : "Eh bien, j’ai moins peur"... Il était content et je lui ai dit : "Il faudra que je vous revois" - "Quand vous voulez ! Et tout seul !" - D’ailleurs, il a ajouté : "Je suis tombé sur une bonne-femme qui est drôlement bien ! Elle est patiente !".

(...)

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